Nom de code Hello Girls de Monica Hesse aux éditions Nathan.
Incipit : Washington, novembre 1918, Edda Grace Saint-James, après son retour précipité de France où elle a œuvré pendant plusieurs mois en tant que Hello Girl, surnom donné aux opératrices téléphoniques bilingues opérant à proximité du front pour faciliter les communications militaires, tente de reprendre le cours de sa vie et travaille à présent comme standardiste chez Bell. Un soir, un appel anonyme la plonge dans l’angoisse et la ramène à cette funeste soirée sur le front où elle a commis un erreur fatale qui a coûté la vie à 34 soldats. Cet interlocuteur anonyme l’enjoint à tout dire, à avouer car le temps presse. Epouvantée à l’idée d’être exposée mais bien décidée à découvrir qui la tourmente et pourquoi, elle se lance avec Théo, son voisin de chambre à la pension de tante Tess, à qui elle a confié son lourd secret, à la recherche de l’auteur de ces appels anonymes.
Mon avis : Le lecteur s’immerge rapidement dans l’histoire d’Edda. Rongée par la culpabilité, la jeune fille va mal, elle souffre de stress post-traumatique, s’enfonce dans la dépression et repousse tous ceux qui veulent comprendre et l’aider. L’intrigue est bien ficelée et la double temporalité de la narration permet de basculer du présent d’Edda aux événements qui se sont déroulés en France et de dévoiler par petites touches les pièces du puzzle. Le lecteur comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un banal trou de mémoire mais qu’il a dû se passer quelque chose pour qu’Edda oublie les codes. Le style fluide de l’auteure et le rythme du récit insufflé par la double temporalité happent le lecteur et le poussent à tourner les pages pour découvrir la vérité qu’Edda essaie d’étouffer par peur d’être exposée. Paradoxalement, cette vérité, une fois révélée, sera libératrice. Le lecteur espère qu’affronter son passé permettra à Edda de remonter vers la lumière et de trouver la résilience nécessaire pour se relever et affronter l’avenir. Le lecteur s’attache vite à l’héroïne, pétrie de culpabilité, fragile, en proie à une profonde dépression, qui est, elle aussi, une victime. L’auteure tisse une toile de fond historique bien documentée dans laquelle évoluent les personnages. Elle décrit avec justesse les tensions, l’urgence et le chaos qui règnent sur la ligne de front. Elle nous fait surtout découvrir l’histoire méconnue de ces Hello Girls et rend un vibrant hommage à ces jeunes femmes courageuses oubliées par les livres d’histoire, qui ont dû se battre pour faire reconnaître leur contribution et obtenir le statut de vétéran parce qu’elles n’ont jamais été officiellement considérées comme des soldats. Il faudra attendre 1977 pour que le statut de vétéran leur soit accordé, année où seules 19 des 223 Hello Girls étaient encore en vie. Cette fiction historique nous rappelle le long combat mené par les femmes pour obtenir les mêmes droits que les hommes, combat qui, pour les femmes dans certaines régions du monde, est loin d’être terminé. Si vous aimez découvrir des pans méconnus de l’histoire, les fictions historiques bien documentées avec un soupçon d’énigme policière, Nom de code Hello Girls de Monica Hesse devrait vous plaire. En dépit des sujets traités, ce livre peut convenir à de grands ados, bons lecteurs et férus d’histoire.
Extraits
“Je ne sais pas si nos décisions révèlent qui nous sommes, dis-je enfin, ou simplement qui nous étions contraints d’être au moment où nous les avons prises. Mais je ne crois pas qu’il soit possible de revenir en arrière. Le temps ne peut avancer que dans un sens, qu’on le veuille ou non.”
“La vérité, c’est que la vie des garçons comme lui n’a pas de valeur. Ils se battaient dans les tranchées, mais les décisions dont leur vie dépendait étaient prises au téléphone par des gens qui ne se sont jamais sali les mains. Les garçons comme mon fils n’avaient rien à faire en France, et ils sont morts là-bas à cause de gens comme vous. Parce que vous avez été cruels et indifférents. Mon fils a perdu la vie, et ceux qui l’ont poussé à s’enrôler, comme ceux qui auraient dû veiller sur lui là-bas, ceux-là n’ont rien perdu du tout.”
“On pense qu’avec le temps le chagrin diminue. Mais il ne diminue pas. C’est la vie qui s’agrandit.”


